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Encore en bus, Céleste !

L’autobus urbain indien est de prime abord peu engageant. Souvent dans un état de délabrement avancé, bondé, des grappes d’hommes agrippés les uns aux autres bloquant les marche- pieds, il affiche sa direction en langue locale ou par un chiffre dont on connaît rarement le code.
Mais, lassés du style de conduite des pilotes d’auto rickshaw et fatigués d’user nos semelles sur les bas côtés (la notion de trottoir est très floue dans l’Inde du sud), en zigzagant entre les trous, les piétons, les vaches et divers véhicules, nous avons appris à l’utiliser.
Et finalement c’est bien !

La particularité la plus frappante, pour nous occidentaux habitués à la mixité, est la séparation des sexes qui s’effectue naturellement et que tout le monde respecte.
Le bus est peu rempli, nous y montons tous les deux par la même porte et nous installons côte à côte sur une banquette.
Aucun problème, mais bientôt arrive l’affluence, Fabio doit laisser sa place à femme, car il est hors de question que celle-ci s’asseye à côté d’un homme qui ne fait pas partie de sa proche famille, et rejoint le fond du bus où sont massés les hommes.
Zut, je ne le vois plus ! Je scrute d’un œil inquiet les profondeurs du bus et des mains se lèvent pour me faire signe « Il est là, au fond, t’en fais pas, on surveille ! »

Et me voici au milieu des femmes, parfumées, colorées, m’épiant du coin de l’œil ou cherchant le contact, parfois même me touchant du bout des doigts, le plus souvent riant malicieusement entre elles en me regardant.

Et moi, la féministe, la partisane de la mixité, je me dis « Qu’est-ce que c’est bien d’être séparée des hommes, de ne pas risquer les attouchements, les plaisanteries grasses, les regards appuyés et les relents sudoripares ! »
Et y pensant plus avant je me dis que les rapports entre les hommes et les femmes indiens sont bien différents de ceux que nous connaissons en occident.
J’ai la sensation que les femmes ne sont pas, comme en Europe, regardées comme des objets sexuels plus ou moins appétissants, et ce, quelque soit le niveau culturel au social.
A côté de notre hôtel de Pondy, il y avait un immeuble en construction, où travaillaient ensemble des maçons et des porteuses charriant le sable sur leurs têtes. Alors qu’elles y sont inexistantes dans les pays occidentaux, les femmes sont nombreuses sur les chantiers indiens (et en Asie en général) et, projetant sur elles mes propres angoisses, j’avais toujours ressenti une de pitié toute chrétienne (on ne contrôle malheureusement pas tous ses sentiments, il en est de tenaces, ancrés dans l’inconscient comme des patelles sur un rocher) en les voyant.

A Pondy, embusquée sur mon balcon, je les observe. Première surprise, ces femmes qui arrivent tôt le matin pour commencer la journée de travail, ne sont pas en haillons, mais en sari, proprettes et soignées certaines ont du jasmin dans les cheveux. Les vieux vêtements elles les mettent seulement pour travailler.
Elles couvrent leurs têtes de foulards sur lesquels elles ajustent des petits coussins ronds sur lesquels elles poseront les seaux de sable.
Je les entends rire et plaisanter entre elles et avec les hommes.
Le travail est pénible mais effectué dans la bonne humeur et le respect. A aucun moment je ne dépiste une attitude ambiguë ou déplacée.
Le soir venu elles disparaissent derrière le bâtiment pour remettre les saris et les fleurs dans les cheveux, puis s’en vont, poursuivant joyeusement leurs discussions.
Ces femmes sont des intouchables, elles sont payées, peu, à la journée, elles sont pauvres, mais emplies d’une dignité qui force l’admiration et qui empêche probablement les hommes de laisser libre cours à des pulsions qui n’ont rien à faire sur un chantier.

Pourtant la société indienne ne donne pas la part belle aux femmes, loin de là, les violences contre elles y sont nombreuses et leur liberté d’action souvent limitée.
Alors est-ce son extrême division par castes qui bloque la libido masculine dans la sphère publique ?
Ou les rapports amoureux, au fond des alcôves, sont-ils suffisamment riches et épanouissants pour éliminer le désir brut et brutal né de la frustration ?
Je pencherais assez pour cette hypothèse, ne sommes nous pas au pays du Kamasoutra, comme en témoignent les façades des temples dravidiens ou les innombrables fresques dédiées aux amours orgiaques de Krishna ?

En savoir plus, enquêter, lors du prochain voyage.

   
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Claudine Tissier & Fabio Campo